Philip K. Dick : Heureux comme un Américain à Metz

Imaginales, le festival de l’Imaginaire, vient de s’achever à Épinal. Par sa popularité et par sa thématique, il est le digne héritier du Festival de SF qui s’est tenu à Metz de 1976 à 1986. Organisé par Philippe Hupp, alors jeune étudiant en Lettres au Saulcy, ce fut la seule manifestation d’envergure en France, à cette époque, concernant la Science-fiction. Abordant ce thème sous divers aspects, littéraires, cinématographiques et artistiques, cet événement rencontra un vif succès auprès du public. Il a d’ailleurs fait l’objet d’une récente exposition dans les locaux du FRAC Lorraine. Le film réalisé par Hélène Meisel pour cette exposition est désormais consultable à la Médiathèque Verlaine.

P. K. Dick - Coll. BM Metz

Ainsi, en 1977, près de 28 000 spectateurs vinrent regarder des films de SF dans les 5 cinémas que comptait alors Metz. C’est notamment au cinéma l’Eden qu’eut lieu la première projection de La Guerre des étoiles de George Lucas. Autre événement, Harlan Ellison écrivit une nouvelle en quelques heures dans les locaux du Républicain Lorrain, traduite en français sous le titre : « Vengeance aveugle », parue dans le recueil La Machine aux yeux bleus, en 2001.

Philip. K. Dick fut l’invité d’honneur de cette spectaculaire édition. À l’instar de Jerry Lewis et de Woody Allen, il fait partie de ces Américains plus volontiers célébrés de ce côté-ci de l’Atlantique que de l’autre.

Si nul n’est prophète en son pays, ce n’est que peu avant sa mort en 1982, qu‘il est passé du statut d’auteur culte dans le cercle restreint des amateurs éclairés de Science-fiction à celui d’écrivain très largement adapté au cinéma.

Depuis, en effet, Spielberg, Ridley Scott et Verhoeven, entre autres, ont porté à l’écran nombre de ses œuvres, comme : Blade runner, Total recall, Minority report, L’Agence, etc.

Considéré comme un pape de la contre-culture depuis les années soixante, P. K. Dick arriva en France précédé d’une flatteuse réputation. La littérature française ne lui était pas étrangère, il reconnaissait avoir été énormément influencé par Flaubert, Stendhal et Balzac, notamment.

Les invités du festival de SF visitent l’imprimerie du Républicain Lorrain. Saurez-vous les identifier ? (Photographie tirée du RL du 24 septembre 1977, reprise sur le site www.dickien.fr, site de référence sur Philip. K. Dick)

Les invités du festival de SF visitent l’imprimerie du Républicain Lorrain. Saurez-vous les identifier ?
(Photographie tirée du RL du 24 septembre 1977, reprise sur le site www.dickien.fr, site de référence sur Philip. K. Dick)

Comme l’indique Lawrence Sutin dans Invasions divines : « Il fut enchanté par la beauté architecturale de la ville, se délecta de la cuisine et des vins français ». Mais le point d’orgue de cette visite fut la désormais fameuse conférence de Metz intitulée : « Si vous trouvez ce monde mauvais, vous devriez en voir quelques autres », tenue le 24 septembre dans le salon de l’Hôtel de Ville en anglais et traduite simultanément en français. Reprenant ses thèmes de prédilection sur une réalité qui n’est qu’apparente, il y soutint la coexistence d’univers parallèles avec le nôtre, chaque piste temporelle en découlant étant reprogrammée par Dieu jouant aux échecs avec le Diable, lutte à laquelle participaient ses propres œuvres. Il est peu de dire que le mysticisme de ce discours de deux heures déconcerta ses auditeurs.

Mais le propos déjà complexe fut rendu encore plus confus par le fait que des coupures de dernière minute durent être faites pour respecter le minutage du festival. Or l’auteur du discours et son traducteur firent bien les coupures demandées mais, du fait d’une mise en page différente des deux textes, ce n’était pas les mêmes !

De façon finalement assez dickienne, l’auteur du discours ignorait ce qu’il avait pu dire et ses auditeurs ne le savaient pas non plus.

Quoiqu’il en soit, dans sa préface à Dédales démesurés, un an plus tard, Dick écrivit : « Ce fut la plus belle semaine de ma vie. Je pense que là-bas, à Metz, je fus réellement heureux pour la première fois de mon existence… non parce que j’y étais célèbre, mais parce que toutes les personnes présentes étaient tellement enthousiastes ! ».

Cette venue de Dick à Metz contribua à démultiplier l’audience du festival et à lui assurer un grand essor au cours des années suivantes. Comme l’écrivit un journaliste local, « Grâce à Dick, Los Angeles connaît Metz ! ».

Étant donné l’amour que Dick a porté à cette ville et le lustre qu’il contribua à donner au festival, ne serait-il pas judicieux de donner son nom à une artère de la cité, par exemple la place de la bibliothèque ?

Après tout, Médiathèque Verlaine, place P. K. Dick cela aurait de l’allure, d’autant plus que ces deux écrivains ont eu quelques points communs : un indéniable talent littéraire, une influence sans cesse grandissante, une réputation sulfureuse de leur vivant, une reconnaissance unanime après leur mort, sans compter que leur œuvre est bien représentée dans les collections patrimoniales de la médiathèque !

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Dominique Ribeyre

Conservateur - Bibliothèques-Médiathèques de Metz

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7 comments

  1. Très bon papier et très belle illustration ! C’est le quai Paul Vautrin, en fond ?

    • Oui, tout à fait ! Bien vu ! C’est bien le quai Paul Vautrin.

  2. Un article qui fait rêver… J’aurais aimé y être ! Merci pour ce billet.

    • Et moi donc! Hélas, le festival s’est arrêté quelques mois avant mon arrivée à Metz.

  3. Je viens de découvrir, presque par hasard, votre article – vivant et sensible – qui a ravivé un vieux souvenir :celui de ma participation au festival de Metz 2 en 1979, en tant que peintre, invitée par Anne Tronche commissaire de l’exposition au Couvent des Cordeliers. Il se trouve que, presque par hasard, en arrivant à l’hôtel, je me trouvai dans l’ascenseur entre Phillip K.Dick avec sa femme, et Norman Spinrad. L’un et l’autre débarquaient de l’avion. Ensuite nous avons diné ensemble mais Phillip n’était pas très bien et avait très mal à la tête et Norman discutait avec sa mère par téléphone…
    J’avais une solide culture de S.F, et férue des livres de Dick et Spinrad – j’étais dans ces sphères là… ce qui d’ailleurs à l’époque en France n’était pas très bien vu, aussi bien dans les milieux littéraires qu’artistiques. Je continue à penser que ces deux auteurs et quelques autres font partie des derniers prophètes. Nous vivons maintenant dans le monde qu’ils ont décrit….les ados d’aujourd’hui sont,à leur insu, leurs petits enfants.

  4. Qu’en est-il de l’union Dick-Verlaine?

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